Pour notre Flavor 41 spécial mode, nous avons eu l’occasion d’interviewer Sara Ziff, la réalisatrice du documentaire » Picture Me » et ancienne mannequin.
Pendant cinq ans, elle a filmé les coulisses de la mode et posé les questions qui fâchent à ses amies (l’anorexie, le harcèlement sexuel, l’argent, etc.). Elle en a fait un film qui brise la loi du silence qui règne au pays des paillettes, en donnant la parole à ces filles de papier glacé.
Picture Me Trailer from Blake on Vimeo.
Vous expliquez dans le film que vous êtes devenue mannequin un peu par hasard…
J’ai été repérée dans la rue quand j’avais 14 ans alors que je rentrais de l’école. J’ai grandi à New York, là où se trouvent toutes les agences de mannequins et j’ai été accostée par des agences plusieurs fois avant de suivre cette voie. C’est seulement lorsque j’ai fini le lycée que j’ai commencé à travailler à temps plein et à faire des shows. Je n’ai pas cherché à faire du mannequinat à tout prix et j’ai l’impression que c’est le cas de toutes les filles qui ont du succès… C’est l’industrie qui vient à vous.
Nous sommes dans une société basée sur les apparences : les mannequins incarnent un idéal de beauté, mais il y a des inconvénients à cela, non ?
Les mannequins représentent un idéal esthétique et cet idéal est d’abord basé sur la jeunesse. La plupart des mannequins ont la bonne taille et le corps mince d’une adolescente qui vient d’avoir une poussée de croissance. Il n’y a rien de mal à ce que les ados soient de grandes gigues mais cela ne devrait pas être une norme de représentation pour les adultes. C’est important de prendre en compte le sens de ces images : quelqu’un de jeune et maigre est influençable, malléable, pas complètement formé. La beauté physique est attirante bien sûr, mais c’est éphémère et la beauté sans consistance peut être très laide. Les plus beaux mannequins ne sont pas simplement belles – leur beauté est aussi dans leur voix ou ce qu’elles dégagent. Elles ont vraiment un truc en plus. C’est drôle, on dit qu’être beau est très prisé dans notre culture mais je pense que c’est encore plus agréable de regarder plutôt que d’être quelqu’un que tout le monde regarde.
Dans votre documentaire, vous expliquez qu’il y a aussi beaucoup d’argent en jeu. On peut gagner beaucoup mais aussi travailler simplement pour rembourser l’agence. Pouvez-vous nous expliquer le système de fonctionnement des agences ?
Un mannequin doit payer à son agence une commission standard de 20 %. Du coup, les agences font payer à leurs clients 20 % de plus, donc elles font en fait un bénéfice de 40 %. Chaque mois, les agences retirent aussi directement du salaire des mannequins divers suppléments pour les « dépenses comptables », comme les coursiers ou les frais de production photo. Ado, la première fois que j’ai bossé à Londres, je suis restée deux semaines : j’ai fait quelques boulots, et pourtant, je suis rentrée avec des dettes envers l’agence ! Si vous commencez à travailler plus, ça va, mais pour les mannequins qui débutent, ce n’est pas facile. On entend toujours parler des top models et de leurs contrats à plusieurs millions de dollars mais évidemment, ce n’est pas la réalité pour la plupart des mannequins. Dans certains cas, il semble que les agences finissent par se faire plus d’argent que la fille elle-même. Bien sûr, ce ne sont pas les histoires que l’on lit dans les magazines…
Par rapport à l’anorexie, vous dites que les filles s’inquiètent de leur poids parce que c’est la seule chose de leur physique qu’elles peuvent contrôler. Selon vous, est-ce qu’il y a une solution à ce problème de maigreur voulue par les créateurs « pour que les vêtements tombent mieux » ?
J’ai toujours été naturellement maigre mais certains mannequins luttent vraiment avec leur poids. J’ai connu une fille qui a développé des hanches et des seins à la sortie de l’adolescence et son agence lui a dit « de faire attention » car elle était « en train de devenir une femme. » Comme si pour une fille, devenir une femme était quelque chose à éviter. Au final, la fille a développé de gros troubles alimentaires au point de perdre ses cheveux. Ce n’est ni naturel, ni sain de demander à des jeunes mannequins d’avoir toujours l’air d’adolescentes. L’industrie de la mode souffre du syndrome de Peter Pan et ne veut pas que ses filles grandissent. Je connais une autre mannequin qui souffre de troubles alimentaires et n’a même plus ses règles. L’anorexie peut avoir des effets dramatiques à long terme sur la santé et l’industrie de la mode semble se réveiller là-dessus. Ma théorie c’est qu’une femme avec des formes attire l’attention sur son corps et son sex-appeal, ce qui fait passer le vêtement au second plan. Les vêtements semblent mieux coupés sur une fille mince et si toutes les mannequins ont la même carrure, la collection paraît plus homogène. Ce qui revient à dire que les vêtements ne sont pas faits pour être portés sur des corps ! Les designers devraient présenter leurs vêtements sur des corps d’adultes bien portants plutôt que sur des fillettes maigres et, surtout, ne pas avoir peur de la diversité.
Vous évoquez aussi le problème des filles qui défilent de plus en plus jeunes. Comment peut-on réagir et contrôler ça ?
Récemment, Mickael Kors a annoncé qu’il ne ferait plus travailler des mannequins de moins de 16 ans pour ses défilés. C’est un début et j’espère que d’autres créateurs suivront son exemple. De toute façon, je ne pense pas que les filles de moins de 18 ans doivent défiler : déjà parce qu’elles seraient mieux à l’école, ensuite, parce que ces filles maigres représentent un standard assez pauvre pour le public.
L’autre côté sombre que vous montrez, c’est la relation perverse que certains photographes entretiennent avec les mannequins : certaines sont victimes de viols ou d’agressions…
Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de cas d’abus sexuels. La plupart des gens sont professionnels mais il peut arriver occasionnellement que certaines personnes abusent de leur pouvoir. Il y a plusieurs raisons à cela : la plupart des filles sont jeunes, inexpérimentées et n’ont personne pour les chaperonner lorsqu’elles travaillent. De plus, le “turnover” va très vite pour les gens qui n’agissent pas de manière responsable et professionnelle.
Il y a quelques années, il y a eu des scandales autour des agences qui prostituaient leurs mannequins ou leur demandaient d’être “escort girls”. Est-ce que ces pratiques existent encore ?
J’ai déjà entendu dire que des acteurs ou des sportifs appelaient parfois les agences pour leur demander d’arranger des rendez-vous avec les mannequins… mais je n’ai jamais été témoin de ce genre de pratiques.
Vous l’expliquez très bien : la mode est un marché où personne ne dure. Pourtant, certaines y arrivent, comme Kate Moss. Pourquoi ?
Les mannequins qui durent aiment la mode. Comme Kate Moss qui vit pour la mode. Ce n’est pas juste un boulot, c’est un style de vie d’aller aux bonnes fêtes, être amie avec les bonnes personnes, sortir avec le bon mec, s’habiller pour sortir, etc. Être bonne dans tous les domaines c’est dévorant et je pense que vous êtes obligé d’y laisser un peu de votre âme.
Qu’espérez-vous après la diffusion de ce film ?
J’espère que mon histoire et celle des autres mannequins mettront en lumière le petit monde de la mode et que ce sera un déclencheur positif pour changer cette industrie. Les mannequins existent comme des images muettes mais nous avons besoin de faire entendre notre voix.
Picture Me, le 20 octobre en salles.
Cette interview est parue dans le Flavor 41, toujours en kiosques et a été réalisée par Estelle Surbranche.














