Illustration : Doris Hémar
Dans le Flavor 48 (en kiosques), on vous a préparé un dossier « Comment se faire remarquer ? »… Mais à force de gesticuler IRL ou sur le web, attention à la dérive du « Personal Branling ». Explications.
Avant, être une fille populaire ça passait par prendre un air mystérieux, savoir secouer ses cheveux et sortir avec le plus beau garçon du collège. On ne vous apprendra rien en vous disant que fin 2011, ces quelques atours passent pour peau de chagrin face à votre autre « moi » : votre double numérique. Car à force de vous inscrire à tout et n’importe quoi (Facebook, Instagram, Twitter, Tumblr, etc.), la gestion de votre alter ego sur le web commence à vous prendre du temps mais aussi à devenir plus qu’une simple vitrine de vous-même. Regardez votre fil d’actualités Facebook ou votre timeline Twitter : il y a 95 % de chances pour que vous preniez des gens en flagrant délit d’amour d’eux-mêmes du genre « Machin est en route pour L.A. baby », « @Machin je suis en train de dîner à la table de Kanye West »… Et peut-être même que souvent « Machin », c’est vous. Certes, le sujet du narcissisme sur Internet n’est pas nouveau, mais ce qui l’est davantage, c’est de voir que de plus en plus de gens sont saoulés par cette surenchère.
Et moi et moi et moi
À l’origine, le Personal Branding est un concept intéressant pour faire valoir ses compétences en sachant se vendre sur le Net. Mais ce passage obligatoire de l’identité numérique requiert quelques compétences pour arriver à mettre en valeur ses atouts, sans pour autant se la raconter trop. Car les dérapages n’ont pas tardé. Depuis cet été, le site Personal Branling enfile les perles trouvées sur le Net grâce à des screenshots de gens pris en flagrant délit d’amour d’eux-mêmes sur les réseaux sociaux. Leur baseline est sans appel : « Ils ont le droit de se la raconter, on a le droit de les dénoncer. » C’est drôle, mauvais esprit, tout en remettant à leur place les wannabe dont les dents rayent le clavier. D’autres sites se moquent de plus en plus des nouveaux comportements sur le Web comme le Tumblr Coucou les Filles – appelé ainsi parce que les vidéos beauté ou mode des blogs de filles commencent invariablement par cette accroche.
Bien entendu, gérer sa présence sur Internet passe par se montrer sous son meilleur profil. Mais comment se mettre en valeur sur le Web sans tomber dans le travers du « j’me la pète » ? Pour Alexandra Jubé, chef de projet prospective et marketing digital au sein du cabinet de tendances Nelly Rodi, « assurer sa promotion personnelle, c’est un des principes fondateurs des réseaux sociaux. C’est à la fois ce qui nous pousse à alimenter notre page (afficher ses vacances, donner son avis…) mais aussi à aller voir celles des autres, pour les mêmes raisons ». Le narcissisme sur Internet serait donc inévitable… « La frontière est ténue entre le partage d’informations et l’autosatisfaction. Elle dépend plus de la perception de l’autre que du contenu même que l’on affiche », toujours selon Alexandra. Ainsi, ce sont les autres qui sont à même de juger nos interactions comme étant borderline. Mais pourquoi toujours chercher à faire valider sa vie par les autres ?
Cherche vie à liker
Poster sur Internet implique un retour, c’est le principe même de la communication : émettre un message à un récepteur et attendre un « feedback ». Mais ce besoin de faire valider sa vie par les autres aurait des raisons plus collectives, selon la philosophe Éléonore Dispersyn : « Une partie du problème provient de la perte de valeurs dans notre société, où l’ère de l’hyper-individualisme est paradoxalement accompagnée d’un besoin de justification de sa propre vie par le regard des autres. Cela est dû, d’une part, à la perte progressive de l’importance du religieux, de l’histoire, des mythes et des symboles au profit de l’immédiat et, d’autre part, d’une déstabilisation et d’un manque de confiance de la plupart des individus qui cherchent à compenser leur propre vide en mettant leur vie en scène, dans l’espoir secret (mais vain) que le simple narcissisme puisse constituer une source d’intérêt en lui-même. » Ainsi, le vide spirituel de nos vies induirait un besoin de validation constante. Plus pragmatique, Alexandra Jubé reprend : « On cherche toujours l’acceptation de ses pairs, dans le réel comme dans le virtuel. Facebook, c’est un miroir déformant, “moi en mieux”. Comme on le contrôle, on peut gommer ses défauts et valoriser ses qualités. »
Tous plus narcissiques ?
Difficile de se souvenir de la vie avant les réseaux sociaux… Pour autant, sommes-nous devenus plus narcissiques en vivant sur le Web ? Pour Alexandra Jubé c’est inévitable : « Nous sommes plus narcissiques mais surtout plus exhibitionnistes, car nous bénéficions d’outils incomparables avec ceux des générations passées. Donc notre narcissisme est surtout plus visible ! » Un comportement qui peut entraîner un sentiment de toute-puissance comme le souligne Éléonore Dispersyn : « Le danger, c’est que dans une époque où tout le monde peut étaler ses considérations, chacun se croit investit d’une “mission” : l’exposition de sa personne. Une exposition qui finit par pousser à un nouveau type de narcissisme, celui qui consiste non seulement à s’étourdir de sa propre image, mais également à s’aimer à travers celle que valide ou non les autres qui décident par exemple de liker ou pas ce que l’on met en scène. Ce narcissisme dérivé est particulièrement pervers, parce qu’il a un effet boule de neige : on ne vit plus qu’à travers ce qu’on croit renvoyer comme image au sein de la communauté virtuelle. »
Il y a toujours des gens pour liker…
Facile de se moquer de tous ces gens qui s’aiment sur Internet… mais qui ont un public toujours prêt à liker ou critiquer. Benjamin Rassat est l’auteur du documentaire I Am The Media qui pose la question du narcissisme sur Internet. Si le documentaire n’est pas parfait, il a au moins le mérite de soulever des pistes de réflexions et notamment celle-ci : « Le moteur du narcissisme, c’est le voyeurisme. » Pour Alexandra Jubé, la prochaine tendance de comportement sur le Net sera bipolaire : « Google +, en instaurant le principe des cercles d’amis, a défini les lignes d’une nouvelle gestion de son exhibition sur Internet : la possibilité de choisir des niveaux et de graduer son exposition. On va donc tendre à une exposition “adaptée” : réduite au minimum en gommant ce qui pourrait atteindre notre e-réputation pour certains de nos amis, on aura ainsi tout le loisir de se surexposer aux autres. » À moins que l’on ne finisse par se lasser…
Éléonore Dispersyn est docteur en philosophie et chercheur.
Alexandra Jubé est chef de projet prospective et marketing digital au cabinet de tendances Nelly Rodi.
Le documentaire de Benjamin Rassat I Am The Media est visible sur www.iamthemedia.tv
Texte : Sandie Dubois



















